Kinshasa, 07 novembre 2025- Rédigée à la main sur treize pages et datée du 7 novembre, la lettre de Constant Mutamba, ex-ministre de la Justice, sonne comme un acte d’accusation contre le système qu’il a lui-même servi. L’ancien garde des sceaux y livre une charge frontale contre certains collaborateurs de Félix Tshisekedi et contre l’appareil judiciaire congolais, qu’il accuse de dérives et d’abus. Pourtant, il prend soin de préserver le président, qu’il décrit comme « victime d’un réseau » opérant en coulisses et manipulant les institutions à son insu. À travers cette missive, Mutamba entend à la fois régler ses comptes et alerter sur les dangers d’un pouvoir dévoyé.
Deux mois après son arrestation survenue le 2 septembre pour détournement présumé de fonds publics, Mutamba affirme que ces accusations ont été « instrumentalisées » dans un but politique. Sa lettre s’ouvre sur une réflexion amère mais lucide sur le combat des Congolais face à un « cancer destructeur » – la corruption et l’injustice – qui, selon lui, mine la République démocratique du Congo comme l’ensemble du continent africain. Les « métastases » de ce mal, écrit-il, continuent de frapper « les populations sans défense », comparant ce phénomène à un colonialisme moderne qui mutile silencieusement la société.
Condamné à trois ans de travaux forcés et frappé de cinq ans d’inéligibilité, l’ex-ministre évoque son procès relatif à la construction d’une prison à Kisangani comme une manœuvre montée de toutes pièces. Malgré tout, il exprime sa gratitude à ceux qui le soutiennent et voit dans cette épreuve « une confirmation de la lutte collective pour la dignité ». Inspiré par les héros de la libération africaine tels que Lumumba, Sankara ou Mandela, il appelle la jeunesse congolaise à poursuivre ce combat. « Par votre bravoure, vous prouvez au monde que cette génération est prête à prendre les rênes », écrit-il, exhortant à la résistance contre les assassinats physiques et politiques.
L’ancien ministre fustige aussi les « condamnations injustes » infligées à ses proches, rappelant que « d’autres ont perdu leurs vies, à l’instar de la maîtresse Bonnette Elombe », figure populaire connue pour sa joie communicative. Décrivant son quotidien carcéral, Mutamba dénonce des conditions de détention qu’il juge inhumaines et illégales : absence de soins, privation de lumière et d’air. « Je suis privé de liberté, de soleil, de l’air naturel, de soins médicaux appropriés, de tout moyen de communication », écrit-il, avant d’accuser les « réseaux mafieux politico-judiciaires » d’avoir orchestré un procès biaisé et financé une campagne médiatique de dénigrement estimée à plus de deux millions de dollars.
Le cœur de son réquisitoire vise un système judiciaire qu’il décrit comme « miraculeusement transformé » en instrument politique. Selon lui, les dossiers sont « fabriqués », les droits fondamentaux bafoués et la justice transformée en « champ de règlement de comptes ». Il cite notamment le dossier des 19 millions de dollars supposément transférés vers une banque comme une preuve de cette manipulation. Mutamba réclame une refondation complète : une justice « transparente, débarrassée de la bureaucratie et équitable pour tous ».
Il s’en prend ensuite aux dysfonctionnements du Parlement et du Parquet, accusés de manipuler les procédures selon les intérêts du moment. « Ce n’est pas pour m’humilier, mais pour humilier tout un pays, le continent, et le chef de l’État », déplore-t-il, voyant dans sa condamnation un « complot politique » au sommet. L’ancien ministre s’interroge : « Qu’est-ce que la République a réellement gagné derrière ce procès ? Est-il conseillé de perdre un lieutenant de premier rang en temps de guerre, sous quelque prétexte que ce soit, autre que la trahison ? »
Dans sa conclusion, Mutamba épargne à nouveau Félix Tshisekedi, qu’il présente comme un dirigeant isolé et mal entouré. Il estime que ses collaborateurs « refusent de prendre des risques pour lui » et « combattent ceux qui l’aident réellement » en fabriquant des dossiers « pour les éloigner de la cour ». « Loin d’être un rempart, notre justice se présente désormais comme un instrument de règlement des comptes destiné à opprimer les faibles », assène-t-il. Appelant à « mettre fin à ce système mafieux », il plaide pour des « sanctions exemplaires » afin que la justice congolaise retrouve sa mission première : celle de servir la vérité, et non les intérêts politiques.
