Kinshasa, 29 janvier 2026- Depuis bientôt quatre mois, le ministre provincial de la Santé du Haut-Katanga, Joseph Nsambi, est suspendu de ses fonctions par le vice-gouverneur et gouverneur intérimaire, Martin Kazembe. Officiellement, cette suspension repose sur des accusations de livraison de médicaments périmés dans le territoire de Pweto, notamment au village de Kilwa et à Pweto Centre. Mais les résultats d’enquêtes menées depuis plusieurs jours par la rédaction d’enquete.cd à Lubumbashi et à Pweto, révèlent une affaire bien plus complexe que la version officielle.
Une mission écourtée, des accusations qui interrogent
Selon les éléments en notre possession, le ministre provincial de la Santé, Joseph Nsambi, aurait sollicité un ordre de mission de cinq jours afin de se rendre dans le territoire de Pweto. Toutefois, le gouverneur intérimaire Martin Kazembe n’a validé qu’un ordre de mission limité à deux jours.
Respectant strictement cette décision administrative, le ministre aurait exécuté et serait retourné à Lubumbashi avant même d’atteindre Pweto.
Ce détail soulève une première incohérence majeure: comment le ministre peut-il être tenu pour responsable d’une livraison finale effectuée dans une zone où il ne s’est jamais rendu ? Car la péremption des médicaments a été déclarée en son absence.
Plus troublant encore, Joseph Nsambi serait originaire du territoire de Pweto. On s’interroge sur la logique d’une accusation selon laquelle il aurait consciemment accepté de faire livrer des médicaments périmés à sa propre communauté.
Par ailleurs, nos enquêtes révèlent que des lots de médicaments issus de la même commande ont été remis, à la même période, dans d’autres zones de la province du Haut-Katanga, notamment lors de descentes officielles effectuées par le gouverneur intérimaire lui-même. Ces produits n’y ont fait l’objet d’aucune alerte ni signalement de péremption.
Dès lors, une question s’impose : comment expliquer que des médicaments provenant d’un même lot soient jugés conformes dans plusieurs territoires de la province, mais considérés comme périmés uniquement à Pweto ? Cette sélectivité géographique alimente davantage les doutes autour de la version officielle et renforce l’hypothèse d’une affaire aux motivations qui dépasseraient le simple cadre sanitaire.
La procédure de passation de marchés en question
Un autre point crucial concerne la chaîne de responsabilité dans l’acquisition des médicaments. Selon les règles de gestion, le ministre de la Santé ne passe pas directement les commandes de produits pharmaceutiques.
La procédure de passation des marchés relève des services compétents du gouvernorat, notamment des structures techniques chargées des appels d’offres, de l’attribution des marchés et du contrôle administratif.
Le rôle du ministre se limite généralement à l’orientation stratégique et au suivi sectoriel, mais non à l’achat direct des médicaments.
Dès lors, une question centrale demeure : comment le gouverneur intérimaire peut-il imputer personnellement au ministre la livraison de médicaments périmés, alors que celui-ci n’est ni l’ordonnateur de la commande, ni présent sur le terrain au moment des faits reprochés ?
Une commission d’enquête aux conclusions restées discrètes
Après la suspension, l’Assemblée provinciale du Haut-Katanga, organe de contrôle de l’exécutif, a mis en place une commission d’enquête parlementaire. Celle-ci était composée d’environ six députés provinciaux, sous la présidence d’Eugénie Tshala, élue de l’UDPS.
Des députés issus d’Ensemble pour la République et de l’ARDEV faisaient également partie de cette commission, reflétant une certaine diversité politique. La commission a mené ses investigations et a déposé ses rapports à l’Assemblée provinciale. Toutefois, fait troublant, ces rapports n’ont jamais été lus ni débattus en séance plénière.
Jointe par téléphone, la présidente de la commission, Eugénie Tshala, s’est montrée réservée à notre égard, indiquant que les rapports avaient été déposés et invitant à se renseigner auprès du bureau de l’Assemblée provinciale.
Nos investigations menées au sein de cette institution ont permis d’obtenir des informations concordantes : les rapports déposés concluraient que les médicaments incriminés n’étaient pas périmés. À en croire nos sources, le président de l’Assemblée provinciale, Michel Kabwe, aurait même demandé au gouverneur Aï de rétablir le ministre suspendu, mais ce dernier aurait fait la sourde oreille, foulant ainsi au pied l’autorité de la première institution provinciale.
Une suspension maintenue, malgré les conclusions parlementaires, suspension administrative ou pire acharnement politique?
Malgré ces conclusions, et en dépit de certaines pressions et mises en garde émanant de l’Assemblée provinciale, la suspension du ministre Joseph Nsambi n’a toujours pas été levée.
Cette persistance soulève des interrogations politiques majeures. Pourquoi maintenir une sanction administrative alors que l’organe de contrôle n’a pas confirmé les accusations initiales ?
Un possible règlement de comptes politique ?
Plusieurs sources concordantes évoquent un contexte politique tendu au sommet de l’exécutif provincial. En l’absence prolongée du gouverneur titulaire, actuellement bloqué à Kinshasa, Martin Kazembe serait engagé dans une dynamique de recomposition de l’équipe gouvernementale provinciale.
Selon ces indiscrétions, la suspension du ministre de la Santé s’inscrirait dans une stratégie visant à écarter certains ministres perçus comme proches du gouverneur titulaire, en vue d’un éventuel remaniement. Dès lors, une question s’impose : s’agit-il d’une simple mesure administrative fondée sur des faits avérés, ou d’un acharnement politique déguisé sous couvert de lutte contre la mauvaise gestion ?
À ce stade, l’affaire Joseph Nsambi reste emblématique des tensions institutionnelles au Haut-Katanga, où la transparence administrative semble se heurter aux calculs politiques. Une clarification officielle, tant du gouvernorat que de l’Assemblée provinciale, apparaît désormais indispensable pour restaurer la confiance de l’opinion publique.
Au-delà des considérations politiques et administratives, ce bras de fer se déroule dans un contexte sanitaire alarmant : un décès lié au Mpox a été enregistré à l’hôpital Sendwe, tandis que le choléra s’intensifie à Likasi, à Lubumbashi et dans plusieurs zones de santé rurales.
Cette situation survient dans un climat d’indifférence de l’exécutif provincial, dont la gestion intérimaire du secteur de la santé est assurée par une ancienne journaliste et non un corps médical. En l’absence d’une coordination efficace et d’une réaction adaptée aux urgences sanitaires, c’est la population du Haut-Katanga qui en paie le prix.
