Kinshasa, 15 octobre 2025- Sous un ciel gris et chargé d’humidité, le marché de 7 à N’djili s’anime comme à l’accoutumée. Entre les cris des vendeurs de légumes et le brouhaha des motos, une même plainte revient, lancinante : malgré la baisse du taux du dollar, rien n’a changé dans les prix. Dans les allées étroites, les visages se ferment, les sourcils se froncent – la frustration se lit dans les regards fatigués de ceux qui tentent encore de faire tenir un budget déjà à bout de souffle.
Assises à l’entrée d’un étal de manioc, deux femmes ménagères comptent leur petite monnaie, visiblement résignées. « La baisse du taux de dollar n’a pas un impact positif pour nous, la population. Jusque-là, on n’a pas baissé les prix des denrées alimentaires et on paie toujours dans l’ancien prix », lâche l’une d’elles, un sachet de riz à la main. Autour, d’autres acquiescent. Leurs paniers se remplissent timidement, car chaque billet dépensé pèse lourd dans le quotidien. Le constat est partagé : malgré la récente appréciation du franc congolais, les étiquettes dans les marchés de Kinshasa n’ont pas bougé d’un centime.
Le marché congolais, entre spéculation et impuissance
Certains commerçants justifient cet immobilisme par l’instabilité du marché. « Le taux baisse aujourd’hui, remonte demain. Comment voulez-vous qu’on suive ? », explique un vendeur de farine, le regard inquiet. D’autres, en revanche, accusent la spéculation, entretenue selon eux par un manque de contrôle de l’État. « Nous vivons une situation encore plus difficile que lorsque le taux était à 28 000 pour 10 dollars », s’indigne une autre ménagère, balayant de la main un tas de légumes invendus. L’espoir d’une amélioration semble s’effriter au fil des jours.
Dans les milieux politiques, l’inquiétude monte également. Prince Epenge, porte-parole de la plateforme Lamuka, interpelle directement la Banque centrale du Congo. « La BCC doit stopper et stabiliser le taux de dollar afin de protéger le pouvoir d’achat des populations », martèle-t-il, craignant que cette spirale descendante du dollar ne se transforme en piège économique.
Dans les quartiers populaires, les conversations tournent désormais autour de cette « baisse invisible ». Le franc congolais se renforce sur le papier, mais les ménages, eux, n’en voient pas la couleur. « Si la monnaie monte, mais que le pain garde le même prix, à quoi bon ? », lance un père de famille rencontré à Kimbanseke, en montrant sa liste de courses réduite de moitié.
L’absence de communication claire du gouvernement sur les mesures d’accompagnement alimente la confusion. Aucun cadre officiel n’a expliqué comment la baisse du taux de change devait se répercuter concrètement sur les prix. Dans ce vide, les spéculations fleurissent et les frustrations se renforcent.
La loi du marché, plus forte que la monnaie
Derrière cette apparente contradiction se cache une réalité structurelle. En RDC, le dollar reste la référence psychologique et commerciale. Même lorsque le franc congolais s’apprécie, les acteurs économiques préfèrent attendre avant d’ajuster leurs prix, redoutant un éventuel rebond du billet vert.
Au coucher du soleil, le marché se vide lentement. Les femmes replient leurs étals, les hommes comptent leurs pertes. Dans les rues de Kinshasa, une même question plane : à quoi sert une monnaie forte si elle ne soulage pas les ventres ? Le peuple congolais attend des actes, pas des chiffres. Parce qu’à Kinshasa, la valeur du franc se mesure moins dans les banques que dans les casseroles.
