Kinshasa, 30 juin 2026- À l’occasion du 66ᵉ anniversaire de l’indépendance de la République démocratique du Congo, Denis Mukwege a adressé une longue lettre ouverte au président Félix Tshisekedi. Dans ce document daté du 30 juin 2026, le Prix Nobel de la paix dresse un réquisitoire sévère contre la gouvernance du chef de l’État et affirme que la RDC traverse une « crise existentielle » qui menace son unité et sa souveraineté.
Dès l’entame de sa lettre, Denis Mukwege indique qu’il ne souhaite pas adresser ses vœux au président à l’occasion de la fête nationale, estimant que « rien ne peut être célébré » alors que le pays fait face à une insécurité persistante, à des souffrances sociales croissantes et à ce qu’il qualifie de risque de « balkanisation ou d’annexion ».
Revenant sur l’arrivée au pouvoir de Félix Tshisekedi en janvier 2019, le médecin congolais affirme avoir volontairement observé une certaine réserve afin de donner sa chance au nouveau président après les années de gouvernance de Joseph Kabila. Il rappelle toutefois avoir toujours considéré que l’accession de Tshisekedi à la magistrature suprême résultait d’un accord politique ayant prolongé, selon lui, une crise de légitimité des institutions.
Denis Mukwege critique également la mise en place de l’Union sacrée de la Nation après la rupture de la coalition FCC-CACH. Selon lui, cette majorité présidentielle s’est progressivement éloignée de l’intérêt général pour servir davantage des intérêts politiques et partisans.
L’ancien candidat à l’élection présidentielle revient ensuite sur ses échanges avec le chef de l’État concernant la lutte contre l’impunité. Il regrette que les promesses relatives à la justice transitionnelle et à la création d’un tribunal pénal spécial pour juger les crimes documentés dans le Rapport Mapping des Nations unies n’aient jamais été concrétisées. Pour lui, l’absence de mécanismes de justice constitue l’un des principaux obstacles à la paix durable en RDC.
Sur le plan sécuritaire, Denis Mukwege se montre particulièrement critique à l’égard de l’état de siège instauré en 2021 dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri. Il estime que cette mesure exceptionnelle, renouvelée à plusieurs reprises, a échoué à atteindre ses objectifs et s’est accompagnée d’une aggravation de la situation sécuritaire ainsi que d’une détérioration des droits humains.
Le Prix Nobel de la paix remet également en cause les choix diplomatiques opérés par Kinshasa dans la gestion de la crise à l’Est du pays. Il critique notamment les accords ayant permis à des armées étrangères d’opérer sur le territoire congolais et dénonce une stratégie d’« externalisation de la sécurité nationale » qu’il juge inefficace et dangereuse.
Dans sa lettre, Denis Mukwege revient aussi sur la résurgence du M23 et la poursuite de la crise régionale. Il reproche au gouvernement d’avoir multiplié les initiatives diplomatiques sans coordination suffisante, citant notamment les processus de Nairobi, Luanda, Doha et Washington. Selon lui, cette accumulation de cadres de négociation a davantage contribué à la confusion qu’à la résolution du conflit.
L’ancien candidat à la présidentielle critique par ailleurs l’adhésion de la RDC à la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) ainsi que le déploiement de forces régionales sur le territoire national. Il estime que plusieurs États de la région poursuivent avant tout des intérêts économiques et géostratégiques en RDC plutôt qu’un objectif réel de stabilisation.
Denis Mukwege s’interroge également sur la décision du gouvernement d’accélérer le retrait de la MONUSCO. Il rappelle avoir plaidé pour le maintien de la mission onusienne tant que les conditions sécuritaires n’étaient pas réunies et estime que son départ progressif a contribué à créer un vide sécuritaire exploité par les groupes armés.
Abordant la question de la souveraineté nationale, il critique aussi l’accord économique signé avec le Rwanda concernant l’exploitation et la commercialisation des ressources minières, une initiative qu’il considère contraire aux intérêts stratégiques de la RDC.
Dans cette première partie de sa lettre, Denis Mukwege insiste enfin sur la nécessité de relancer l’Accord-cadre d’Addis-Abeba pour la paix, la sécurité et la coopération dans la région des Grands Lacs. Il accuse les autorités congolaises d’avoir négligé les réformes fondamentales du secteur de la sécurité, notamment la reconstruction d’une armée républicaine, d’une police professionnelle et de services de renseignement efficaces.
Par cette lettre ouverte particulièrement critique, Denis Mukwege relance le débat sur la gouvernance, la sécurité et l’avenir institutionnel du pays. Son intervention, publiée le jour de la célébration de l’indépendance nationale, constitue l’une des prises de position les plus sévères formulées à l’encontre du président Félix Tshisekedi depuis le début de son mandat.
