Lubumbashi : dans l’ombre des rues, des enfants deviennent parents ( Enquête exclusive)

Lubumbashi, 28 août 2026- Ils sont installés dans plusieurs coins de Lubumbashi surout en plein centre-ville, visibles au bord des grandes avenues, dans certains espaces commerciaux, sous des abris de fortune ou encore dans des endroits les plus discrets où ils passent la nuit. Filles et garçons, certains vivent dans la rue depuis plusieurs années. Ils mendient, effectuent de petits travaux et s’organisent comme ils peuvent pour assurer leur survie.

Mais derrière cette réalité connue de tous, se dessine une autre situation, moins visible: ces enfants deviennent parents, des filles vivant dans la rue tombent enceintes, accouchent et deviennent mères.

C’est l’un des constats qui ressortent des premières descentes réalisées par la rédaction d’enquete.cd dans plusieurs coins de la ville de Lubumbashi notamment au secteur Méthodiste, sur l’avenue Likasi au coin de Kasavubu, sur l’avenue Kamanyola, à la place Allilac, dans la zone du Tunnel, entre le centre-ville et Bel-Air et autres.

Sur le terrain, plusieurs jeunes en situation de rue, dont la majorité des mineurs, ont accepté d’échanger avec notre équipe. Les témoignages recueillis permettent de comprendre une réalité qui dépasse la simple présence d’enfants dans les rues : certains y grandissent, y nouent des relations, certains y forment des couples et, pour certaines jeunes filles, la maternité survient alors qu’elles vivent toujours dans l’extrême précarité.

Des années dans la rue, entre survie et souffrance

Au secteur Méthodiste, sur l’avenue Likasi au coin de Kasavubu, un jeune qui s’est autoproclamé chef de groupe affirme que 26 enfants dont la majorité, des garçons, vivent depuis des années dans son secteur. Selon lui, certains y sont depuis trois ans, d’autres quatre ans et certains jusqu’à six ans. Pour manger, il faut se débrouiller.

« Pour manger, il faut simplement se battre par soi-même. Tu peux réussir à gagner 2 000, 4 000 ou même 10 000 francs », témoigne-t-il.

Dans les autres sites visités, plusieurs jeunes ont également décrit un quotidien marqué par la recherche permanente de nourriture et de moyens de survie. La mendicité et les petits travaux constituent notamment des moyens de subsistance.

Mais nos observations de terrain ont également révélé un aspect que les jeunes rencontrés n’ont pas eux-mêmes évoquée : l’extorsion de biens ou d’argent dans certains endroits.

Sur Kamanyola, notre équipe a elle-même été confrontée à une situation de ce type au cours de cette enquête. Après avoir échangé avec des jeunes et entrepris de quitter la zone, nous avons été empêchés de partir. Des jeunes nous ont intimé de laisser de l’argent, sous la menace de nous arracher notre matériel si nous refusions.

Pour pouvoir quitter les lieux sans confrontation, l’ équipe d’enquete.cd a finalement laissé de l’argent.

Pourquoi la rue ? Des ruptures familiales à l’influence des pairs

Pourquoi ces enfants et jeunes se retrouvent-ils dans la rue ? Les témoignages recueillis lors de nos enquêtes à Lubumbashi, évoquent plusieurs raisons, avec en toile de fond la souffrance.

Pour certains, la rue serait devenue une échappatoire à des situations familiales difficiles. Des jeunes rencontrés évoquent notamment la séparation ou le divorce de leurs parents, qui auraient contribué à fragiliser leur environnement familial.

D’autres par contre, parlent de maltraitances au sein de la famille, notamment de la part de proches auxquels ils avaient été confiés. Des oncles et autres membres de la famille sont cités dans certains témoignages comme étant à l’origine de violences, de mauvais traitements ou de situations devenues difficiles à supporter.

Il y a aussi l’influence des amis. Des jeunes peuvent rejoindre des camarades qui vivent déjà dans la rue. Après avoir été attirés ou encouragés par leur entourage, finissent par s’installer eux-mêmes dans cet environnement. À cela s’ajoute la pauvreté et la précarité économique.

Ainsi, les parcours qui conduisent à la rue sont multiples. Ruptures familiales, maltraitance, pauvreté et influence des pairs se croisent et peuvent progressivement éloigner ces jeunes de leur famille et les installer durablement dans la rue.

Plusieurs témoignages recueillis montrent toutefois que cette situation n’est pas nécessairement vécue comme un choix définitif. Derrière les apparences, beaucoup expriment une souffrance et le désir de trouver une autre voie, loin de la rue.

Des enfants deviennent parents : l’autre réalité de la rue

Selon les témoignages recueillis auprès de plusieurs jeunes rencontrés sur le terrain, la vie dans la rue ne se limite pas à la recherche quotidienne de nourriture ou d’un endroit où dormir.

Des relations se nouent également entre jeunes en situation de rue et certaines donnent naissance à des enfants. Des filles deviennent mères, tandis que des garçons vivant dans les mêmes conditions deviennent pères.

Au secteur Méthodiste, sur l’avenue Likasi au coin de Kasavubu, le chef d’un groupe affirme que plusieurs filles vivant dans la rue ont déjà eu des enfants. Il cite notamment Allilac, Kamanyola comme des endroits où cette réalité est visible.

 » Parmi les enfants de la rue, il y a également des filles, notamment du côté d’Alilac, de Kamanyola et des environs. Ces filles tombent enceintes et accouchent. «  témoigne-t-il.

Entre eux ou avec des inconnus : les rencontres à l’origine de ces naissances

Les témoignages recueillis montrent que les enfants nés dans ces conditions sont issus de relations différentes. Certaines relations se nouent directement entre jeunes vivant dans la rue, tandis que d’autres impliquent des personnes extérieures à leur environnement habituel.

À en croire nos sources, ces rencontres peuvent avoir lieu dans différents espaces où les jeunes trouvent refuge. Par moments, certains se retrouvent dans des brousses, des bâtiments abandonnés ou des espaces vides situés notamment dans certaines concessions de la Gécamines au centre-ville de Lubumbashi.

D’autres, lorsqu’ils disposent de quelques moyens, indiquent pouvoir louer à moindre coût une chambre d’hôtel, notamment à Kamalondo et à la Kenya, deux communes voisines du centre-ville de Lubumbashi.

Nos enquêtes révèlent que plusieurs jeunes filles entretiennent des relations avec des garçons de leur groupe. Ce sont parfois des relations qui s’inscrivent dans la durée et qui peuvent aboutir à la naissance d’un enfant. Mais, les partenaires des jeunes filles ne sont pas toujours des garçons vivant dans la rue. Il y aurait également des motards, des hommes d’affaires et d’autres personnes disposant de moyens financiers.

Le témoin affirme également que certaines jeunes filles seraient approchées durant la nuit par des agents de sécurité en patrouille.

« Ce sont parfois des policiers et militaires en patrouille nocturne qui arrêtent une fille et couchent avec elle ; ce sont des motards en ville qui les abordent et les emmènent ; ce sont aussi des hommes d’affaires ou des personnes aisées qui arrivent en voiture pour les prendre. Enfin, ce sont aussi les garçons de la rue qui ont des relations avec elles mais nous , avons pas ces habitudes là », a-t-il témoigné.

Ces déclarations concernant les personnes extérieures au groupe, notamment les policiers, n’ont pas encore été vérifiées indépendamment par notre équipe. Elles constituent des éléments à approfondir dans la suite de l’enquête, notamment auprès des jeunes concernés et des personnes ou institutions mises en cause.

Sur Kamanyola, une fille mère témoigne hors caméra

Sur Kamanyola, notre équipe a rencontré une jeune fille vivant avec son enfant d’environ deux ans. Elle a accepté de parler hors caméra, afin de préserver son identité et celle de son bébé.

Selon son témoignage, elle a eu cet enfant avec un jeune qui vivait lui aussi dans la rue. Une situation qui illustre concrètement les propos recueillis auprès d’autres jeunes sur la formation de couples et la naissance d’enfants parmi les personnes vivant dans la rue.

Aujourd’hui, le père de l’enfant, qui était aussi présent, aurait trouvé une petite resource dans un centre de formation. La fille mère affirme qu’il cherche désormais à réunir les moyens nécessaires pour louer une maison, avec l’objectif de quitter progressivement la rue et de construire un cadre de vie plus stable pour leur famille.

Dans certains cas, les grossesses ne sont toutefois pas reconnues par les jeunes hommes concernés. Selon les témoignages recueillis, certaines jeunes filles se retrouvent alors à devoir faire face seules à leur grossesse et aux besoins de leur enfant. Elles s’organisent entre elles et se soutiennent mutuellement pour surmonter les difficultés liées à la maternité.

Dans ces situations, les sœurs catholiques constituent également un point d’appui pour certaines jeunes mères.

Elles viennet par fois, leur apporter une assistance au moment de la grossesse et de l’accouchement, ainsi qu’une aide après la naissance.

Que deviennent ces enfants après leur naissance ?

La naissance ne met pas nécessairement fin à la précarité. Après l’accouchement, certains nouveau-nés sont confiés à la famille de leur mère, tandis que d’autres restent auprès de leurs jeunes parents, eux-mêmes toujours confrontés à la vie dans la rue. Certaines jeunes mères peuvent également compter sur l’aide de leurs proches ou des sœurs catholiques.

Nos enquêtes nous ont ramèné jusque dans le centre d’encadrement Bakandja, situé à la Cité des jeunes, dans la commune de Kenya. Le responsable, le père Éric, témoigne avoir récemment accueilli une jeune fille enceinte de huit mois et révèle certaines réalités.

« Nous avons reçu une fille récemment, avec une grossesse de huit mois, appartenant à un autre jeune de la rue. Nous l’avons encadrée et elle a mis au monde. Après, nous avons remis l’enfant à sa famille. Et nous apprenons que la fille est rentrée dans la rue. Présentement, nous avons une autre fille enceinte, elle est sous surveillance », explique-t-il.

Et ajoute  » La première des choses qu’on fait quand une fille vient, on l’accueille, on fait les examens du sida et des infections, puis le test de grossesse. Après, on voit le reste et ça nous prend plus de 700.000 Francs congolais «  précise le père Éric.

Mais même après l’accouchement, le retour à une vie stable reste difficile. Dans le cas évoqué par le responsable du centre, le bébé a été remis à la famille, mais la jeune mère a, elle, fini par retourner dans la rue.

Pour les jeunes parents qui souhaitent rester ensemble, trouvent une petite chambre et quittent la rue pour poursuivre leur relation.

Quelle est la part des autorités face à cette réalité ?

Face à la présence durable des enfants et jeunes en situation de rue à Lubumbashi, la question de la responsabilité des autorités revient avec insistance.  » Que font les autorités face à cette situation? ». La prise en charge de ces jeunes ne relève pas uniquement des familles ou des organisations caritatives mais elle implique également les services publics chargés de la protection de l’enfant, des affaires sociales et de la réinsertion.

Sur le terrain, plusieurs jeunes rencontrés affirment ne plus voir régulièrement d’opérations permettant leur récupération et leur orientation vers des centres d’hébergement ou de réinsertion.

Un chef de groupe rencontré, dénonce notamment ce qu’il considère comme une sélection dans le choix des jeunes pris en charge.

« Jusqu’à présent, personne n’est venu nous chercher pour nous emmener dans un centre d’hébergement ou de réinsertion. Alors que les autres ont été récupérés », affirme-t-il.

Il évoque également une période où, selon lui, des autorités venaient récupérer certains enfants pour les placer dans des centres. Il estime que cette prise en charge a progressivement diminué depuis la venue aux affaires, d’autres autorités.

Contactés, les proches du gouverneur intérimaire du Haut-Katanga Martin Kazembe, indiquent qu’une opération de récupération menée récemment aurait permis de retirer plus de 300 enfants de la rue et de les orienter vers une prise en charge.

Sur le terrain, toutefois, la présence des enfants et jeunes en situation de rue reste visible en plein centre-ville et d’autres zones vousines dont Tshondo, l’entrée de la route qui mène vers les installations de la Gecamines et autres.

Il y a quelques années, les autorités avaient également mis en place le centre de réinsertion de Lukuni, destiné notamment à accompagner les enfants en situation de rue. Mais son fonctionnement ne serait plus le même qu’auparavant. Certains jeunes qui y avaient été pris en charge sont finalement retournés dans la rue.

Dans les environs de Kawama, des habitants dénoncent aujourd’hui la présence de certains de ces jeunes, accusés de comportements agressifs et de troubles au sein de la population.

Une enquête qui se poursuit

Cette première immersion dans le quotidien des enfants et jeunes en situation de rue à Lubumbashi ne permet pas encore d’épuiser toutes les questions liées à ce phénomène.

Notre enquête se poursuivra afin d’examiner d’autres aspects encore peu documentés. Il s’agit du parcours des enfants après leur placement en centre, les conditions de réinsertion, le rôle des familles, l’accompagnement des jeunes parents ainsi que le devenir des enfants nés dans la rue.

D’autres témoignages et réponses des services compétents seront également recherchés pour mieux comprendre les causes profondes du phénomène et les solutions durables envisageables.

Dans la même catégorie

Nord-Kivu : un rapport alerte sur 31 fosses communes, de détentions clandestine et des disparitions dans les zones contrôlées...

Goma, 11 août 2026- Un rapport d’enquête présenté le 8 août dernier à Goma par Claude Musavuli alerte sur...

RDC : une enquête du Messager Africain évoque les intérêts chinois et américains autour des minerais stratégiques derrière la...

Kinshasa, 5 août 2026- Le magazine Le Messager Africain estime que la guerre dans l'est de la République démocratique...

Guerre à l’Est: une enquête révèle comment Kigali a financé des influenceurs pour défendre sa position sur le conflit

Kinshasa, 4 août 2026-Une enquête publiée par The Continent révèle l’existence présumée d’une cellule d’influence numérique liée aux autorités...

Uvira : Kinshasa réaffirme sa lutte contre le RDF/M23 et la protection des civils

Kinshasa, 22 janvier 2026- À la suite du communiqué publié par Human Rights Watch sur la situation à Uvira,...

Les plus lus

Haut-Katanga: le général Olivier Gasita prend officiellement ses fonctions au sein de la 2ᵉ zone de défense

Kinshasa, 25 août 2026- Le général de brigade Olivier Gasita a officiellement pris ses fonctions à Lubumbashi, chef-lieu de...

Kinshasa : un colonel de la PCR arrêté par un haut placé après avoir fait respecter le code de...

Kinshasa, 24 août- Le commissaire supérieur Israël Sanga est détenu depuis plusieurs mois après une plainte qui serait liée...

Lualaba : six proches de la famille présidentielle portés disparus après un accident minier à Kakanda

Kinshasa, 24 août 2026- Six personnes présentées comme proches de la famille présidentielle sont portées disparues après un accident...

Fally Ipupa au cœur d’un scandale : des messages privés avec une dame font exploser la polémique

Kinshasa, 21 août 2026- Une nouvelle polémique secoue la toile congolaise autour de Fally Ipupa. Des captures d’écran présentées...

Kagame prévient : « Tant que les FDLR seront au Congo, le Rwanda restera impliqué »

Kinshasa, 24 août 2026- Le Président Rwandais Paul Kagame a de nouveau défendu la position de son pays concernant...

Grâce Kutino et son français : « Si on aime son pays, on la protège », des moqueries enflamment...

Kinshasa, 26 août 2026- La ministre de la Jeunesse, Grâce Kutino, fait l’objet de nombreuses réactions sur les réseaux...