Kinshasa, 23 octobre 2026- Dans une tribune intitulée « RDC : le mal congolais, quand la fin justifie tous les moyens », Jean-Marie Kabemba analyse les contradictions de la classe politique congolaise face à la Constitution, au recours aux armes et aux ambitions de conquête du pouvoir. S’appuyant notamment sur l’article 64 de la Constitution, l’auteur questionne les justifications avancées par certains acteurs politiques pour légitimer la rébellion, tout en dénonçant la courtisanerie au sein du pouvoir et l’opportunisme dans l’opposition. Il plaide pour une République fondée sur le respect des institutions, la souveraineté nationale et la primauté de l’intérêt général.
« Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre… »
Ainsi commence Les Animaux malades de la peste, l’une des célèbres fables de Jean de La Fontaine.
La Fontaine parlait de la peste. Mais à observer notre vie politique depuis l’indépendance, je me demande si le Congo n’est pas, lui aussi, frappé d’un mal autrement redoutable.
Un mal qui prépare les guerres, détruit les institutions, transforme les convictions en marchandises et les ambitions personnelles en prétendues missions de salut national. Un mal qui traverse les régimes, survit aux alternances et contamine les majorités comme les oppositions.
Ce mal, puisqu’il faut l’appeler par son nom, c’est cette conviction profondément enracinée dans notre pratique politique que la fin justifie tous les moyens.
J’en ai découvert une illustration saisissante en suivant, avec attention et une stupéfaction grandissante, l’intervention de Jean-Jacques Mamba sur Global Africa Telesud, consacrée à l’engagement de Joseph Kabila à la tête du Front pour la refondation de la nation (FRN).
Je reconnais à l’ancien député une remarquable habileté dans l’art des circonvolutions politiques et juridiques. Passer de l’article 64 de notre Constitution à Nelson Mandela, de Jerry Rawlings à l’acquittement de Jean-Pierre Bemba devant la Cour pénale internationale, pour finalement contester la qualification d’agression rwandaise et justifier le recours aux armes au nom de la défense de la Constitution, exige une souplesse argumentative peu commune !
Mais l’habileté du raisonnement ne garantit pas la justesse de sa conclusion.
Comment des hommes qui prétendent défendre la République peuvent-ils en venir à justifier des moyens qui menacent son existence même ?
I. L’ARTICLE 64 : LE DEVOIR DE RÉSISTANCE N’EST PAS UN PERMIS DE RÉBELLION
L’article 64 de la Constitution du 18 février 2006 dispose :
« Tout Congolais a le devoir de faire échec à tout individu ou groupe d’individus qui prend le pouvoir par la force ou qui l’exerce en violation des dispositions de la présente Constitution. »
Mais son deuxième alinéa précise :
« Toute tentative de renversement du régime constitutionnel constitue une infraction imprescriptible contre la nation et l’État. Elle est punie conformément à la loi. »
Jean-Jacques Mamba semble considérer que, dès lors que Félix Tshisekedi exercerait le pouvoir en violation de la Constitution, les Congolais seraient fondés à lui résister, y compris par les armes.
Mais ce raisonnement repose sur une confusion fondamentale.
Un président n’est pas le régime constitutionnel.
Un président est un titulaire temporaire du pouvoir. Le régime constitutionnel est l’ensemble des institutions, des règles et des principes qui organisent la République.
Le premier passe. Le second doit lui survivre.
Un président peut violer la Constitution sans que celle-ci cesse d’exister ni que ses adversaires acquièrent automatiquement le droit de constituer des armées.
À suivre le raisonnement de nos nouveaux exégètes, il faudrait réécrire le deuxième alinéa de l’article 64 de la manière suivante :
« Toute tentative de renversement du régime constitutionnel constitue une infraction imprescriptible contre la nation et l’État… sauf lorsque ceux qui entreprennent ce renversement estiment que le président en exercice viole la Constitution ! »
Voilà l’exception qu’ils voudraient introduire dans un texte qui n’en contient aucune !
Il suffirait donc qu’un opposant proclame le président anticonstitutionnel pour que la rébellion devienne constitutionnelle, que les armes deviennent républicaines et que la conquête du pouvoir devienne un devoir patriotique ?
Et pourquoi pas une armée étrangère transformée en auxiliaire de notre Constitution ?
Depuis quand notre Constitution aurait-elle confié à une puissance étrangère la mission de garantir notre démocratie ?
La Constitution protège la République, non les ambitions de ceux qui prétendent parler en son nom.
II. ARTICLES 63 ET 64 : LA SOUVERAINETÉ N’EST PAS À GÉOMÉTRIE VARIABLE
L’article 63 impose à tout Congolais le devoir sacré de défendre le pays et son intégrité territoriale.
L’article 63 protège la patrie. L’article 64 protège l’ordre constitutionnel.
Comment peut-on invoquer avec tant de ferveur l’article 64 contre Félix Tshisekedi et se montrer si indulgent devant la présence de forces étrangères sur notre territoire ?
Jean-Jacques Mamba soutient que le Rwanda ne serait pas un agresseur, mais simplement un État « militairement impliqué » dans le conflit.
Quelle extraordinaire subtilité !
Comme si un changement de vocabulaire suffisait à effacer la réalité !
La résolution 2773 du Conseil de sécurité des Nations unies, adoptée le 21 février 2025, condamne l’offensive du M23 soutenue par les Forces de défense rwandaises et exige leur retrait du territoire congolais.
Ce n’est pas une invention de la propagande gouvernementale. C’est une position exprimée par le Conseil de sécurité.
On nous explique que la RDC n’a pas formellement déclaré la guerre au Rwanda. Mais depuis quand l’absence de déclaration de guerre efface-t-elle une intervention militaire étrangère ?
On nous explique encore que les rapports des experts des Nations unies ne constituent pas des preuves judiciaires définitives.
Mais quelle confusion entre la responsabilité pénale individuelle, qui relève des tribunaux, et la réalité des massacres, des exactions, des viols, des villages incendiés, des familles décimées et des millions de déplacés !
Les victimes n’ont pas besoin d’attendre un jugement pour avoir souffert. Les femmes violées n’ont pas besoin d’un arrêt de justice pour que leur dignité ait été bafouée. Et les morts n’attendent pas le verdict d’un tribunal pour être morts !
L’acquittement de Jean-Pierre Bemba devant la Cour pénale internationale ne rend pas mensongers les rapports des Nations unies. La présomption d’innocence d’un individu ne constitue pas un certificat d’inexistence des faits.
Il est une autre contradiction, plus saisissante encore.
Ces hommes qui invoquent avec tant d’assurance l’article 64 et contestent librement le président de la République sur les plateaux de télévision semblent oublier que cette liberté n’est pas celle que le pouvoir de Kigali réserve à ses propres opposants.
Qu’ils méditent donc le sort de ce malheureux opposant rwandais retrouvé décapité en Ouganda, même si les responsabilités dans ce crime restent à établir !
Oseraient-ils invoquer à Kigali, contre Paul Kagame, le même droit de résistance qu’ils revendiquent si bruyamment à Kinshasa contre Félix Tshisekedi ?
Oseraient-ils contester sa légitimité, réclamer son départ et justifier publiquement une insurrection contre son pouvoir ?
À force de vouloir se débarrasser d’un adversaire politique, ils pourraient bien découvrir, trop tard, qu’ils ont choisi un maître.
On ne peut pas être constitutionnaliste à Kinshasa et devenir soudainement relativiste à Goma.
III. DE MANDELA AU FRN : LES FAUSSES LEÇONS DE L’HISTOIRE
Jean-Jacques Mamba invoque Nelson Mandela et Jerry Rawlings pour justifier le recours aux armes.
Mais Mandela combattait un système d’apartheid qui excluait institutionnellement la majorité noire de la vie politique. Quant à Rawlings, ses prises de pouvoir militaires de 1979 et 1981 ne constituent pas, par elles-mêmes, un modèle constitutionnel.
Un précédent historique n’est pas un blanc-seing pour toutes les rébellions.
Si les coups d’État et les insurrections suffisaient à construire la démocratie, le Congo serait aujourd’hui l’une des nations les plus démocratiques du monde !
En 1965, Mobutu prétendait restaurer l’ordre. En 1996, l’AFDL promettait la libération. En 1998, le RCD prétendait à son tour libérer le Congo. Plus tard, le CNDP et le M23 invoquèrent leurs propres justifications.
Aujourd’hui, le FRN promet la refondation.
Mais combien de fois faudra-t-il encore libérer le Congo pour que les Congolais soient enfin libres ?
Joseph Kabila porte ici une responsabilité historique particulière.
Il a exercé la magistrature suprême pendant près de dix-huit ans, présidé à la mise en œuvre de la Constitution de 2006 et quitté le pouvoir lors de l’alternance de janvier 2019.
Cette alternance, malgré les controverses électorales, avait fait naître l’espoir que notre pays pouvait désormais régler la question du pouvoir autrement que par les armes.
Comment concilier cet héritage avec la direction d’un mouvement politico-militaire issu de l’AFC/M23 ?
Ces interrogations concernent également Corneille Nangaa, Bertrand Bisimwa et Sultani Makenga.
Sont-ils les artisans d’une refondation congolaise ou risquent-ils de n’être que les pantins d’un marionnettiste installé à Kigali ?
Une nation ne se refonde pas avec des fils attachés à des mains étrangères.
Et avoir été président de la République ne donne pas un droit de propriété sur la République.
IV. LA C64 : ON NE PEUT PAS NAVIGUER ENTRE DEUX EAUX
La Coalition Article 64 se trouve aujourd’hui devant une épreuve politique décisive.
Elle s’est constituée pour défendre la Constitution, notamment contre toute remise en cause des garanties de l’alternance présidentielle.
Fort bien !
Mais l’article 64 ne protège pas seulement contre les dérives du pouvoir. Il interdit également le renversement du régime constitutionnel.
Que pense donc la C64 de l’engagement de Joseph Kabila à la tête du FRN ?
L’absence de position collective explicite ne constitue pas, à elle seule, une preuve de complicité. Mais elle appelle une clarification.
Martin Fayulu, Moïse Katumbi, Delly Sesanga, Jean-Marc Kabund et les autres figures de l’opposition concernées par ces débats ne peuvent éternellement se réfugier derrière les prudences diplomatiques et les calculs d’opportunité.
On ne peut pas naviguer entre deux eaux lorsque l’une conduit à la défense de la République et l’autre à la légitimation d’une entreprise politico-militaire.
On ne peut pas invoquer l’article 64 contre les dérives du pouvoir et devenir silencieux lorsqu’il sert à justifier une rébellion.
Il arrive un moment où l’ambiguïté cesse d’être une habileté politique pour devenir une démission morale.
Ce moment est arrivé.
Il ne s’agit pas de choisir entre Félix Tshisekedi et Joseph Kabila, ni entre la majorité et l’opposition.
Il s’agit de choisir entre la fidélité à la République et son instrumentalisation.
La République n’est pas un carrefour où l’on attend de connaître le vainqueur avant de choisir sa route.
V. LA RÉPUBLIQUE DES FLATTEURS : L’AUTRE VISAGE DU MAL CONGOLAIS
Que l’on ne se méprenne pas : dénoncer la rébellion ne signifie pas absoudre le pouvoir de Kinshasa.
Je connais personnellement les défaillances de notre système électoral.
Candidat aux dernières élections, j’ai moi-même subi les conséquences des anomalies intervenues lors de la compilation des résultats.
Je sais combien ces pratiques peuvent ébranler la confiance des citoyens. Elles doivent être dénoncées et corrigées.
Mais une injustice électorale ne saurait devenir le prétexte d’une injustice nationale plus grande encore.
On ne répare pas une élection contestée en exposant une nation à la guerre.
Il serait tout aussi incomplet de dénoncer l’opportunisme de certains opposants sans examiner celui qui prospère autour du pouvoir : la courtisanerie politique.
Nous avons développé une véritable République des flatteurs.
Une République où l’on applaudit avant d’avoir compris, où l’on approuve avant d’avoir réfléchi, où chaque parole du chef devient une vérité et chaque erreur une victoire historique.
Le chef n’a plus besoin d’avoir raison : il lui suffit d’être le chef.
Et lorsque le pouvoir change de mains, quelle extraordinaire métamorphose !
Ceux qui célébraient hier Mobutu ont parfois découvert les vertus de Laurent-Désiré Kabila, puis celles de Joseph Kabila, avant de proclamer leur fidélité à Félix Tshisekedi.
Et demain ?
Combien découvriront soudain les défauts de celui qu’ils acclament aujourd’hui ?
Les régimes passent. Les portraits officiels changent. Mais les courtisans demeurent.
Il existe naturellement des fidélités sincères et des convictions respectables. Mais il existe aussi des professionnels de l’allégeance dont le seul programme consiste à rester à proximité du pouvoir.
Ils privent les dirigeants de la contradiction dont ils ont besoin et les conduisent à confondre les applaudissements de leur cour avec l’adhésion du peuple.
Le flatteur est parfois plus dangereux pour un président que son adversaire le plus acharné.
L’adversaire critique ouvertement. Le flatteur trompe en applaudissant.
Mais certains professionnels de la contestation ne valent guère mieux : ils dénoncent aujourd’hui les pratiques qu’ils encourageaient hier et découvrent les vertus de la Constitution lorsqu’elle sert leurs ambitions.
La courtisanerie du pouvoir et l’opportunisme de l’opposition sont les deux faces d’un même mal.
Le Congo guérira lorsque les responsables politiques apprendront à dire non à leur propre camp, lorsque les conseillers oseront dire la vérité à leurs chefs et lorsque les parlementaires préféreront leur conscience à leurs avantages.
Le véritable patriote n’est pas celui qui applaudit toujours son chef. C’est celui qui sait lui dire qu’il se trompe, précisément parce qu’il refuse de voir son pays en payer le prix.
Il nous faut sortir de la République des flatteurs pour entrer enfin dans la République des citoyens.
VI. RECONSTRUIRE LE CONTRAT SOCIAL : LA RÉPUBLIQUE AVANT LES HOMMES
Le Congo ne sortira pas durablement de ses crises par une nouvelle compétition entre ceux qui détiennent le pouvoir et ceux qui veulent le conquérir.
La véritable refondation exige une justice indépendante, une armée républicaine, des élections crédibles et des institutions capables de limiter effectivement le pouvoir.
Elle exige aussi un État stratège, capable de soutenir l’agriculture, l’industrialisation, le crédit, le logement et l’emploi.
Car la finalité de l’État n’est pas de satisfaire les ambitions de ceux qui gouvernent ou aspirent à gouverner. Elle est de garantir la dignité, la liberté, la sécurité et la prospérité des citoyens.
C’est cela, le véritable contrat social.
Depuis l’indépendance, notre pays a connu tant de sauveurs, de libérateurs et de refondateurs autoproclamés !
Mais une nation ne se construit pas autour de la succession de ses sauveurs. Elle se construit autour de règles que nul ne peut violer impunément.
On ne sauve pas la Constitution en livrant la nation.
On ne restaure pas la souveraineté en s’accommodant de sa violation.
Et l’on ne refonde pas une République en faisant de la force le juge suprême de sa légitimité.
Le mal congolais, ce n’est pas que nous manquions de Constitutions, de lois ou d’institutions.
C’est que nous trouvons toujours des raisons de les sacrifier lorsque nos ambitions nous le commandent.
