Kinshasa, 28 juillet 2026- En politique, les chutes les plus marquantes ne sont pas toujours les plus bruyantes. Elles s’opèrent parfois dans le silence, au fil des décisions, des repositionnements et des rapports de force qui redessinent progressivement le paysage du pouvoir.
C’est dans cette perspective que le journaliste Patient Lukusa, correspondant de Top Congo FM et de 7sur7.cd à Lubumbashi, signe un éditorial consacré à la trajectoire de Jacques Kyabula. À travers une analyse des événements ayant marqué les douze derniers mois, il revient sur le déclin politique de celui qui fut l’une des figures les plus influentes du Haut-Katanga et de la majorité présidentielle.
« Un an après, la chute silencieuse de Jacques Kyabula »
L’éditorial du Journaliste Patient Lukusa
Pendant plusieurs années, Jacques Kyabula incarnait l’une des figures les plus influentes du Haut-Katanga voire de la République démocratique du Congo. Gouverneur réélu, président de l’ARDEV, patron du FC Saint-Éloi Lupopo et considéré par le président Félix Tshisekedi comme l’un de ses « meilleurs élèves », il semblait politiquement inébranlable. Un an plus tard, son destin politique a radicalement changé.
Ce mardi 28 juillet 2026 marque exactement une année depuis son arrivée à Kinshasa, où il avait été convoqué par le vice-Premier ministre de l’Intérieur, Jacquemain Shabani, après un discours controversé prononcé lors d’un meeting à l’esplanade du bâtiment du 30 juin à Lubumbashi. Depuis cette date, Jacques Kyabula Katwe n’a jamais retrouvé son fauteuil de gouverneur du #Haut_Katanga.
Les premiers signes de cette crise étaient pourtant visibles. Après près de dix jours d’absence, il réapparaît le 23 juillet 2025 sous escorte policière jusqu’à sa résidence au quartier Golf Météo à Lubumbashi. Le lendemain, militants de l’ARDEV et supporters de Lupopo s’y rassemblent massivement pour lui témoigner leur soutien. Officiellement, son entourage évoquait un traitement médical. Jacques Kyabula se contente de saluer la foule sans prononcer le moindre mot. Ce silence, qui se voulait sans doute stratégique, laissera place à toutes les spéculations.
Quelques semaines plus tard, le 31 juillet 2025, dans une lettre signée par Thomas Lupata, des députés provinciaux du Haut-Katanga de l’Union sacrée, logés à Kinshasa, tentent, sans succès, d’obtenir une audience auprès du président Félix Tshisekedi afin de plaider sa cause. Cette démarche révèle déjà que le dossier dépasse largement le cadre provincial et se joue désormais dans les cercles du pouvoir à Kinshasa.
Sa réapparition au deuxième congrès de l’Union sacrée, le 31 août 2025, nourrit un bref espoir. Mais l’image qui restera est celle de son absence sur la photo officielle de famille. Pour de nombreux observateurs, ce détail était loin d’être anodin. Il traduisait un affaiblissement progressif de son poids politique au sein de la majorité présidentielle.
Le 25 octobre 2025, Jacques Kyabula rompt finalement le silence. Dans une interview accordée à Télé Chat, il accuse Dany Banza Maloba d’être à l’origine d’une campagne visant à le déstabiliser. Cette sortie médiatique, très commentée, est diversement interprétée. Certains y voient une tentative de contre-offensive politique, d’autres estiment qu’elle a davantage isolé le gouverneur qu’elle ne l’a renforcé. Un jour après, le sénateur Danny Kabongo affirme publiquement que Jacques Kyabula ne reviendra pas au Haut-Katanga comme gouverneur. Une déclaration qui, avec le recul, prendra une dimension particulière.
Pendant ce temps, le pouvoir continue de se réorganiser sans lui. Les mois passent. Martin Kazembe assure l’intérim à la tête de la province et change complètement les membres du gouvernement provincial du Haut-Katanga, quelques jours après avoir été reçu à Kinshasa par le chef de l’État. En mars 2026, André Mbata installe officiellement ce dernier comme président provincial de l’Union sacrée au Haut-Katanga. Ce geste politique est largement perçu comme un tournant majeur. L’équilibre des forces change définitivement.
Le 28 mars 2026, dans notre éditorial intitulé « Haut-Katanga : le faux mariage politique entre Kyabula et Kazembe a fini par exploser », nous soutenions que leur alliance relevait davantage d’une cohabitation politique que d’une véritable communauté de vision. Les événements qui ont suivi semblent avoir confirmé cette lecture. Les divergences, longtemps contenues, ont fini par éclater au grand jour.
Entre-temps, à l’Assemblée provinciale du Haut-Katanga, le silence des députés provinciaux favorables à Jacques Kyabula interpelle. Lors de la session ordinaire de mars 2026, aucun débat de fond, aucune motion ni prise de position officielle n’est engagée sur son absence prolongée de la province, alors que la question de l’intérim alimente les discussions dans l’opinion publique. Pourtant, ces mêmes députés avaient largement soutenu son élection à la tête de l’exécutif provincial. Pour plusieurs observateurs, ce silence traduit l’isolement politique progressif de Jacques Kyabula, désormais privé d’un véritable soutien institutionnel. Quelques semaines plus tard, il choisira finalement de jeter l’éponge en présentant sa démission.
Le 21 mai 2026, Jacques Kyabula présente sa démission au président de la République. Quelques semaines plus tard, son propre parti, l’ARDEV, traverse une crise ouverte. Plusieurs cadres dénoncent sa gouvernance, mettent en place un comité provisoire dirigé par le député John Ngandu Kaswamanga et prennent leurs distances avec celui qui en était jusque-là le leader incontesté. En quelques mois, Jacques Kyabula perd successivement sa province, son influence politique et une partie de son appareil partisan.
Pour Jacques Kyabula, cette année aura surtout été celle d’une attente interminable, d’un silence institutionnel et d’un lent effacement politique.
Au-delà du cas personnel de Jacques Kyabula, cette séquence rappelle une réalité constante de la politique congolaise : le pouvoir ne repose pas uniquement sur la popularité locale ou les résultats obtenus sur le terrain. Il dépend aussi de la solidité des alliances nationales et de la confiance entretenue avec les centres de décision.
L’histoire politique de Jacques Kyabula n’est peut-être pas terminée. Mais une chose est certaine : en seulement douze mois soit 365 jours, 52 semaines, 525 600 minutes ou encore 31 536 000 secondes, celui qui apparaissait comme l’un des gouverneurs les plus puissants de la République a vu son influence s’effondrer, illustrant la rapidité avec laquelle les équilibres politiques peuvent basculer en République démocratique du Congo.
